Tatsumi

Hier, c’était ma première projection officielle depuis bien longtemps, et j’avais oublié à quel point c’est fort de se retrouver dans cette Grande Salle pour une séance.

Aaaaaah, l’ambiance du festival… Le spectacle toujours commence avant même le début du film : il faut voir ce public de passionnés se transmettre les traditions potaches qui se sont établis au fil des ans, du lancer d’avions en papier à travers la salle, essayant d’atteindre le rideau de l’écran, jusqu’aux cris de toute l’assemblée quand la mascotte non-officielle apparaît au détour d’un film sponsor de l’événement. Un univers vraiment à part, qui peut paraître particulier et très enfantin de l’extérieur, mais qui renforce le caractère particulier d’un festival accessible.

Le film présenté hier était Tatsumi, film hors compétition dont c’était seulement la seconde présentation après une apparition à la « Quinzaine des Réalisateurs » de Cannes. Une jolie opportunité donc que cette projection, présenté en plus par le réalisateur, Eric Khoo et son (jeune) fils Christopher, compositeur des thèmes de cette production. Une jolie interview où l’adolescent était tout intimidé de raconter sa création des musiques et qui s’est finie par une belle déclaration d’amour du fils à son père.

Le film en lui même est tiré de l’autobiographie de Yoshihiro Tatsumi, célèbre mangaka japonais connu pour avoir été l’un des pionniers du style gekiga, dont il a créé le nom. Le gekiga est un style clairement destiné aux adultes de par ses histoires dramatiques dont les thèmes sont centrés sur les préoccupations du quotidien et édité principalement dans les années 1960 à 1970. Les histoires ont une forte connotation psychologique, et peu se terminent sur un happy-end.

Cette production s’intéresse donc à ce moment de la vie de Tatsumi, de ses premiers mangas dessinées encore enfant, ses relations difficiles avec son frère malade, de sa rencontre avec celui qui deviendra son mentor, le grand Osamu Tezuka, et ce qui l’a lancé sur cette voie, jusqu’à sa rencontre avec sa femme. Le trait est très naïf et très agréable, les couleurs tirent sur les tons pastels et donnent une certaine chaleur, le tout étant porté par le cœur et dynamisme du jeune Tatsumi de l’époque. Il est d’ailleurs assez étonnant de voir que cette période qui apparaît comme heureuse à l’écran, couplée à un essor important du Japon a été finalement mal vécue par le mangaka, le poussant à traduire par le dessin ses angoisses intérieures. Les morceaux musicaux accompagnant ces passages sont d’ailleurs extrêmement touchants, dans le pur esprit japonais.


Cette biographie est entrecoupée par certaines de ses histoires. Et le film m’a profondément troublé dans ces moments : les couleurs disparaissent pour renforcer la noirceur des situations, le style devient un brin plus brutal, et les histoires se remplissent de prostituées, de meurtres, d’événements affreux et de tromperies, contrastant violemment avec le reste de la narration. Le fait que les transitions entre les deux soient à peine marquées, juste par un titre, ajoute à cette sensation étrange de malaise qui s’amplifie au fil et à mesure de l’avancement du film. Quelques moments restent drôles, mais le rire est plus nerveux qu’autre chose.

Tatsumi est un film relativement dur visuellement et psychologiquement. Il faut en être averti avant de se lancer dans l’aventure, et doit être réservé à un public adulte. Il en demeure un film extrêmement touchant dont on ne ressort pas indifférent. Je ne me suis pas renseigné quant à une sortie française, mais c’est un film à découvrir, bien que très atypique, si vous en avez l’occasion. Je vous conseille également Gekiga Hyoryu, publié en France sous le nom « Une vie dans la marge », œuvre ultra-réaliste primé par le prix culturel Osamu Tezuka en 2009 et par un Eisner Award en 2010.


Cette projection m’aura permis aussi d’approcher le trophée d’honneur que recevra Leiji Matsumoto, le créateur d’Albator, que j’espère bien croiser d’ici à la fin du festival.